Affichage des articles dont le libellé est nez. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est nez. Afficher tous les articles

jeudi 15 décembre 2016

Le nez de la guerre





 





 PROLOGUE

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé.
Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.
– Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez.
– Comme Donatien ? j’avais demandé.
– Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses.
Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais. De toute façon, que peut-on penser de tout ça ? Alors j’ai demandé :
– La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?
– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.
– Alors... ils n’ont pas la même langue ?
– Si, ils parlent la même langue.
– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?
– Si, ils ont le même dieu.
– Alors... pourquoi se font-ils la guerre ?
– Parce qu’ils n’ont pas le même nez.
La discussion s’était arrêtée là. C’était quand même étrange cette affaire. Je crois que Papa non plus n’y comprenait pas grand-chose. À partir de ce jour-là, j’ai commencé à regarder le nez et la taille des gens dans la rue. Quand on faisait des courses dans le centre-ville, avec ma petite sœur Ana, on essayait discrètement de deviner qui était Hutu ou Tutsi. On chuchotait :
– Lui avec le pantalon blanc, c’est un Hutu, il est petit avec un gros nez.
– Ouais, et lui là-bas, avec le chapeau, il est immense, tout maigre avec un nez tout fin, c’est un Tutsi.
– Et lui, là-bas, avec la chemise rayée, c’est un Hutu.
– Mais non, regarde, il est grand et maigre.
– Oui, mais il a un gros nez !
C’est là qu’on s’est mis à douter de cette histoire d’ethnies. Et puis, Papa ne voulait pas qu’on en parle. Pour lui, les enfants ne devaient pas se mêler de politique. Mais on n’a pas pu faire autrement. Cette étrange atmosphère enflait de jour en jour. Même à l’école, les copains commençaient à se chamailler à tout bout de champ en se traitant de Hutu ou de Tutsi. Pendant la projection de Cyrano de Bergerac, on a même entendu un élève dire : « Regardez, c’est un Tutsi, avec son nez. » Le fond de l’air avait changé. Peu importe le nez qu’on avait, on pouvait le sentir.

   Gaël Faye, Petit pays, Bernard Grasset, 2016, Prix des lycéens 2016 *



 Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac 
La tirade du nez par Gérard Depardieu
 




Références :
     * Premières pages de l'ouvrage à trouver en ligne sur le site de l'éditeur : http://liseuse-hachette.fr/file/32779?fullscreen=1#epubcfi(/6/4[titre]!4/1:0)

Photos :
   ¤ Photo haut gauche : Picasso, Portrait de Dora Maar. Paris,1937. Huile sur toile. Musée Picasso, Paris. Détail (ph. pers.)  Lien : http://blog.picasso.fr/index.php/2014/11/19/le-portrait-de-dora-maar-1937-au-musee-picasso-paris/ 

Liens :

   ¤ Gaël Faye, chanteur et romancier : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ga%C3%ABl_Faye

   ¤ Petit pays, premier roman de son auteur, remporte le prix du roman FNAC 2016 puis le 17 novembre 2016, il reçoit le prix Goncourt des lycéens. Ce livre remporte également, le 13 décembre 2016, le prix du roman des étudiants France Culture-Télérama.

   ¤ à propos de la pièce, Cyrano de Bergerac :https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyrano_de_Bergerac_(Rostand)

   ¤ le film de Jean-Paul Rappeneau (1990) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyrano_de_Bergerac_(film,_1990)



vendredi 8 mai 2015

JARDINS SOUS LA PLUIE








   " Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture ; les gouttes d’eau, comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent point, elles ne vont pas à l’aventure pendant la rapide traversée, mais chacune tenant sa place attire à elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci qu’au départ des hirondelles. Nous nous réfugiions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini, quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages, et la terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait à jouer sur les nervures d’une feuille, et suspendue à la pointe, reposée, brillant au soleil, tout d’un coup se laissait glisser de toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez."

   Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Folio classique p.231 





* * *

Références

Musique-vidéo : 
  • Claude Debussy. Jardins sous la pluie, extrait de l'album Estampes, 1903, par Walter Gieseking
Photographie :
  • «Le Pollen exubérant » par Yekaterina Yushmanova, architecte-paysagiste, et Ruth Currey, conceptrice paysagiste (États-Unis et Canada). Photo prise lors du   20ième Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire (41), juillet 2011.
 Liens :
 - Debussy, Estampes : http://fr.wikipedia.org/wiki/Estampes_de_Debussy 
 - Yekaterina Yushmanova et Ruth Currey à Chaumont-sur-Loire  : http://www.domaine-chaumont.fr/pages/fr/festival/festivals-anterieurs/2011/23.php

vendredi 6 mars 2015

Emmenez-moi ! Emportez-moi !






 "Jo 34e ur Ms nnaée.riervéf,349 " *

  «Non, je n’ai plus la force d’endurer cela! Mon Dieu! que font-ils de moi? Ils me versent de l’eau froide sur la tête. Ils ne m’écoutent pas, ne me voient pas, ne m’entendent pas. Que leur ai-je fait? Pourquoi me tourmentent-ils? Que veulent-ils de moi, malheureux? Que puis-je leur donner? Je n’ai rien. Je suis à bout, je ne peux plus supporter leurs tortures; ma tête brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi! Emmenez-moi! Donnez-moi une troïka de coursiers rapides comme la bourrasque! Monte en selle, postillon, tinte, ma clochette! Coursiers, foncez vers les nues et emportez-moi loin de ce monde! Plus loin, plus loin, qu’on ne voie plus rien, plus rien. Là-bas, le ciel tournoie devant mes yeux: une petite étoile scintille dans les profondeurs; une forêt vogue avec ses arbres sombres, accompagnée de la lune; un brouillard gris s’étire sous mes pieds; une corde résonne dans le brouillard; d’un côté la mer, de l’autre l’Italie; tout là-bas, on distingue même les izbas russes. Est-ce ma maison cette tache bleue dans le lointain? Est-ce ma mère qui est assise devant la fenêtre? Maman! Sauve ton malheureux fils! Laisse tomber une petite larme sur sa tête douloureuse! Regarde comme on le tourmente! Serre le pauvre orphelin contre ta poitrine! Il n’a pas sa place sur la terre! On le pourchasse! Maman! Prends en pitié ton petit enfant malade!... Hé, savez-vous que le dey d’Alger a une verrue juste en dessous du nez?» 
 * transcription du texte ici référencé
Nicolas Gogol, Le Journal d'un fou, trad. Sylvie Luneau, in Les Nouvelles pétersbourgeoises (1835-1842), Nouvelles complètes, Quarto Gallimard p.778


     
          EMPORTEZ-MOI

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs, et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

   Henri Michaux. Mes propriétés, 1930, in La Nuit remue, 1935. NRF Poésie / Gallimard p.171.



Références :
  • photo 1 :"L'Ecoute" de Henri de Miller, grès, 1986; parvis de l’église St-Eustache, place René Cassin, Paris 1er
  • merci à mon frère de m'avoir fait connaître, par une harmonieuse mise en musique, le poème d'Henri Michaux  que j'ai toujours emporté avec moi durant mes pérégrinations à travers le monde. 
Liens:
  • Henri Michaux: http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Michaux