La mer s’enfuyait devant lui
avec sa traîne de dentelles bruissantes
emportant ses bijoux ses voiles ses cailloux.
Il courut d’abord vivement
joyeusement, le vent du large
entrait dans ses poumons. Mais la frange d’écume
toujours courait un peu plus loin,
menu murmure d’ironie.
Comme un chasseur à la poursuite
d’une bête démesurée
il courut il courut longuement longuement
jusqu’à perdre
le souffle et gagner le délire.
Le soir était tombé. Vint la nuit. Mais les vagues
avaient continué leur fuite dans le vent.
On eût dit que
la mer
avait oublié sa coutume
son rythme son repos ses soupirs ses marées.
Alors il courut haletant,
le cœur sur le point de se rompre
le front près d’éclater, les pieds en sang.
Mais toujours mais toujours l’horizon reculait
et dans les astres se plongeait.
La nuit passa puis vint la première aube
une seconde nuit un second jour
et pendant douze jours et douze nuits
pour atteindre la mer il courut vainement.
Un soir cette plage sans fin
peu à peu descendant les rampes du soleil
l’entraîna jusqu’au fond des fosses bourdonnantes
d’un grand théâtre abandonné
où des foules de gens
en habits d’apparats couverts de coquillages
chantaient sans voix, dormant debout.
Quand les premiers accords sonnèrent dans l’orchestre,
alors la mer cessa de fuir devant cet homme
et sur lui referma lentement
sa robe immense et maternelle
et l’odeur de l’amour et le bruit des cailloux.
Jean Tardieu, Histoires
obscures (1961), in « Le fleuve caché, Poésies : 1938-1961 »,
Poésie / Gallimard, p.232-233