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vendredi 28 août 2026

 

On ne nait pas homme, on le devient.[1]

 

    

    Il [2 ] s’habilla et sortit de la cachette. Il faisait beau, les nuages couraient très vite à travers le ciel bleu, on avait envie de jouer avec eux. Il marcha au hasard dans la forêt, les mains dans les poches, en sifflotant. Il se sentait chez lui : la forêt ne lui faisait plus peur. Au début, derrière chaque arbre, il imaginait une présence hostile ; à présent, au contraire, il se sentait entouré d’une immense amitié. Le murmure des branches lui paraissait affectueux et presque paternel. Et il y avait aussi la phrase que l’ainé des Zborowski  lui avait dite un jour : « La liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle revient se cacher quand ça va mal. »                                           Il lui arrivait souvent d’appuyer sa main contre l’écorce dure et rassurante d’un arbre et de lever les yeux vers lui avec gratitude, et il s’était même lié d’amitié avec un très vieux chêne, certainement le plus beau, le plus puissant de la forêt, dont les branches s’ouvraient au-dessus de Janek comme des ailes protectrices. Le vieux chêne murmurait et grommelait sans cesse et Janek essayait de comprendre ce qu’il cherchait à lui dire ; il y avait même des moments de naïveté, dont il avait un peu honte, lorsqu’il attendait que le chêne lui parlât d’une voix humaine. Il savait bien que c’était là des enfantillages indignes d’un partisan, mais il ne pouvait s’empêcher parfois de se serrer contre le vieil arbre, d’attendre, d’écouter, d’espérer.

Romain Gary, Education européenne (1945), chap. 12 p.57, Gallimard, Folio n°203.

 

 
 
 Épilogue 

   Le sous-lieutenant Twardowski, de l’armée polonaise, fait signe au chauffeur.                                     — Arrêtez-vous là. Je ferai le reste du chemin à pied.                                                                         La forêt bouge et murmure dans la lumière. Il est difficile de se défendre contre les souvenirs, de ne pas chercher dans le frisson des feuilles le signe de quelque mystérieuse émotion, de ne pas se sentir reconnu et accueilli avec joie. La voix de l’ainé des frères Zborowski  s’élève soudain au-dessus du murmure : « La liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle revient toujours se cacher, lorsque ça va mal. »                                                                                                                                 — Faut-il vous attendre ici, mon lieutenant ?                                                                                        — Non, j’en ai pour longtemps. Allez déjeuner, revenez dans deux heures.  Ce sont les derniers jours de Janek sous l’uniforme : dans un mois, il doit commencer ses études à l’Académie de musique de Varsovie. Il est bon d’entendre un soldat polonais vous dire : « Mon lieutenant », il est bon de pouvoir marcher à découvert sur une route dont la trace des pas ennemis a depuis longtemps disparu. Il est bon, surtout, de sentir dans sa poche le petit volume précieux, comme une promesse tenue. Les arbres sont tous là : ils ne meurent pas facilement. Ceux qui étaient jeunes ont grandi comme lui-même ; Janek reconnait chaque sapin, chaque buisson ; sur les dures écorces, les rides sont celles des visages des amis qui ont vieilli. Voici le grand chêne, avec ses branches paternelles, et son tronc puissant contre lequel un adolescent effrayé venait se serrer. Il n’a pas changé, lui non plus,  et les branches murmurent les mêmes mots dans le langage des chênes. Mais Janek n’est plus assez jeune pour les comprendre.   

Romain Gary, ibid. p.275.        


                                                                                                                                                       

Liens :                                                                                                                                                                  Romain Gary : https://fr.wikipedia.org/wiki/Romain_Gary 

[1] Cet aphorisme serait d’Érasme.

[2] Janek Twardowski, ici adolescent, est le seul enfant resté vivant de sa fratrie dont deux frères ont été assassinés par les nazis. Il trouve refuge dans la forêt polonaise avant d’intégrer au fil des jours un groupe de résistants dans lequel il fera ses classes pour finir, comme nous le saurons par l’épilogue,  sous-lieutenant au terme de la seconde guerre mondiale.

vendredi 21 novembre 2025

L'arbre et le langage.

 J'escaladai un talus et m'allongeai sous un arbre. C'était un peuplier ou un aulne. Pourquoi n'en ai-je pas retenu l'espèce? Parce que, tandis que je contemplais sa frondaison et suivais son mouvement, d'un coup l'arbre s'empara du langage en moi, de sorte qu'encore une fois s'accomplit en ma présence le rite antique des noces de l'arbre et du langage. Les branches, et la cime avec elles, balançaient le pour et le contre, ou bien déclinaient avec hauteur; les rameaux ne cachaient pas leur inclination et leur extrême inaccessibilité; le feuillage, sous l'âpre caresse d'un courant d'air, se hérissait, frémissait de toutes ses feuilles ou faisait le gros dos; le tronc campait sur ses positions, et une feuille prenait ombrage d'une autre. Un vent léger jouait un air nuptial et aussitôt, en paroles imagées, dispersa aux quatre coins du monde les rejetons tôt jaillis de cette union.

Walter Benjamin, Brèves ombres, trad. Maurice de Gandillac, revue par Pierre Rusch, in Œuvres II p.350, Folio essais, 2000.

 

samedi 18 octobre 2025

 L'ARBRE

   C'était une coutume à Chaminadour dans ce temps-là que ceux qui possédaient une châtaigneraie louassent pour l'année à un indigent chacun des châtaigniers qui la composaient. Ainsi pouvait-on avoir, si pauvre qu'on fût, au moins son arbre à soi, à l'ombre duquel on s'asseyait l'été, avant d'en cueillir les fruits l'automne et de se chauffer l'hiver de ses ramures.

Marcel Jouhandeau, Chaminadour, LP 1967 p.61 

 

Ph. Expo Grandeur Nature II, Château de Fontainebleau, 2025. Arbre en bronze, nom de l'artiste non relevé.

 

 

lundi 12 septembre 2016

"La nuit et l'arbre au centre du vent"





L'ARBRE

Cet arbre et son frémissement
forêt sombre d'appels,
de cris,
mange le cœur obscur de la nuit.
Vinaigre et lait, le ciel, la mer,
la masse épaisse du firmament,
tout conspire à ce tremblement,
qui gîte au cœur épais de l'ombre.
Un cœur qui crève, un astre dur
qui se dédouble et fuse au ciel,
le ciel limpide qui se fend
à l'appel du soleil sonnant,
font le même bruit, font le même bruit,
que la nuit et l'arbre au centre du vent.

Antonin Artaud (1896-1948), Textes de la période surréaliste, in L'Ombilic des Limbes, Poésie/Gallimard,  p.184





O mes arbres
Mes seuls témoins debout dans la bêtise et dans la cruauté
Mes amis verts dans tant de larmes, dans tant d'échecs…
Vous m’avez vu pareil à la bête prisonnière des cages
Tout emmuré de peur et de silence
Et vous tranquilles dans le vent qui se balance
Vous ne m’avez jamais trahi dans mes orages…

La lumière enfouie a besoin d’un socle,
L’intelligence errante a droit au mur où s’appuyer
Pour s’établir droite et joyeuse entre les os !
Arbres vous attendiez l’aube blanche en rêvant
C’était la nuit partout dans ma chambre et le vent
M’apportait votre voix profonde et musicale
Comme une douce clairière de printemps !

Mon père m’avait retrouvé. Nous parlions.
Mes amis s‘étaient assis devant ma porte
Ils chantaient eux aussi et leurs noms brillaient
Dans vos branches, oiseaux vifs, les fleurs s’ouvraient,
J’étais enfin sorti des saisons mortes …

O les coqs dans le matin,
Cornes aiguës sous la rosée !
J’entrais dans une maison verte
Où le monde entier s’accordait à mon souffle,
J’étais une forêt légère et forte
Où des milliers d’oiseaux se délivraient des voiles …
O la vie entière ! L’air libre, le sang
Comme un moulin vif dans mon crane …
                      Jacques Chessex (1934-2009), in L'Arbre en poésie, Folio junior p.24
   




  •   Moment musical avec Franz Schubert : "Nacht und Träume" 
                Dietrich Fischer-Dieskau baryton, Gerald Moore piano






Liens :
   ¤ Antonin Artaud : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antonin_Artaud
   ¤ sur Jacques Chessex : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Chessex#Po.C3.A9sie
   ¤ à propos de Dietrich Fischer-Dieskau : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dietrich_Fischer-Dieskau
   ¤ à propos de Gerald Moore : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gerald_Moore