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vendredi 19 juin 2026

 
                                                            Le canal de la Giudecca, Venise, 2012.©MP

 
    A la fin du XIXe siècle, tous les pays rivalisaient à qui construirait le plus grand nombre de cuirassés. Cela semblait primordial d'avoir plus de cuirassés que les autres.                                                             

   L'impératrice Cixi régnait alors en Chine. Ses conseillers lui avaient expliqué l'importance de se constituer une flotte de cuirassés, et elle avait fait lever un impôt dans tout le pays pour la construire. La somme énorme de trente millions de taels d'argent fut réunie. Avec cette somme, l'impératrice ordonna  d'édifier un unique bateau  de marbre blanc. Il fut amarré sur le lac de son palais d’Été, on y organisait des cérémonies du thé, c'était très beau. 

   Le monde entier se moquait de Cixi. Et il semblait réellement très stupide d'avoir dépensé le Trésor public non en canons et en cuirassés, mais pour de la beauté. Aujourd’hui encore, la majorité de l'humanité dirait que c'était idiot et dérisoire.

Mikhaïl Chichkine, Le Bateau d marbre blanc. Essais sur la culture russe. Trad. du russe par Maud Babillard et de l’allemand par Odile Demange.. Les éditions Noir sur Blanc (2025), p.11 .

  

                                                                                                                Paris, 2007.©MP

 

Liens: 

 *  sur l'auteur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikha%C3%AFl_Chichkine 

 * Système de poids et de monnaie chinoise, le tael  : lhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Tael 

* à propos de l'impératrice Cixi ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Cixi 

* photo 2 :  statue de Augustin Cardenas (Matanza, Cuba,1927), La Grande Fenêtre, 1974. Marbre blanc de Carrare;  installée dans le Musée de la sculpture en plein air, Paris 5e. 

    

dimanche 20 décembre 2015

Le présent comme don

  

   Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous rappelons le passé; nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige, et s'il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
    Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et, si nous y pensons ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin.
   Le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
    Blaise Pascal, Pensées, Brunschvicg 172 / Lafuma 47






   Quand tout à fait sans m’y attendre, je me trouvais dans la sacristie de S. Zaccaria à Venise devant le triptyque des madones de Giovanni Bellini, s’empara de moi le sentiment : ici il y eut un instant de perfection et moi j’ai le privilège de le contempler, des millénaires l’avaient préparé, des millénaires durant, il ne reviendrait pas si l’on ne s’en emparait pas –  l’instant où dans « l’équilibre fugace de forces immenses » [1] l’univers a l’air de s’immobiliser pour le temps d’un battement de cœur, afin de rendre possible une suprême réconciliation de ses contradictions dans une œuvre humaine. Et ce que cette œuvre humaine retient, c’est le présent absolu en soi – pas un passé, pas un avenir, aucune promesse, aucune postérité, qu’elle soit meilleure ou pire, pas le pré-apparaitre de quoi que ce soit, mais l’apparaitre intemporel en soi.
   Hans Jonas, Le Principe responsabilité (Das Prinzip Verantwortung), trad. Jean Greisch, Champs essais p.409



Liens:
   ¤   sur Hans Jonas : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hans_Jonas
   ¤   sur Le Principe responsabilitéhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Principe_responsabilit%C3%A9 
   ¤   Das Prinzip Verantwortunghttps://de.wikipedia.org/wiki/Das_Prinzip_Verantwortung
   ¤   A propos de La Sacra Conversazione de G. Bellini (photo personnelle) : https://it.wikipedia.org/wiki/Pala_di_San_Zaccaria 
 


[1] « Balance of colossal forces », c’est ce que dit monsieur Stein dans le Lord Jim de Joseph CONRAD, en lui désignant une œuvre d’art de la nature, un papillon rare d’une beauté parfaite.[note de l'auteur]

mardi 19 mai 2015

Parlons chiffon. Parlons robe de chambre.



"Je passe mes journées dans la robe de chambre brumeuse de la fatigue."
I. Kertész *

  • Diderot gêné


  « Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle était faite à moi; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner; j'étais pittoresque et beau. L'autre, roide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât, car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant; on ne sait qui je suis.
   Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne; ni les éclats du feu; ni la chute de l'eau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre; je suis devenu l'esclave de la nouvelle.
   Le dragon qui surveillait la toison d'or ne fut pas plus inquiet que moi. Le souci m'enveloppe.
   Le vieillard passionné qui s'est livré, pieds et poings liés, aux caprices, à la merci d'une jeune folle dit depuis le matin jusqu'au soir : Où est ma bonne, mon ancienne gouvernante ? Quel démon m'obsédait le jour que je la chassai pour celle-ci. Puis il pleure, il soupire.
   Je ne pleure pas; je ne soupire pas; mais à chaque instant je dis : Maudit soit celui qui inventa l'art de donner du prix à l'étoffe commune en la teignant en écarlate ! Maudit soit le précieux vêtement que je révère ! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calemande ?
   Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l'atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises; l'opulence a sa gêne.
   Ô Diogène, si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe, comme tu rirais ! Ô Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses ! Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé ! J'ai quitté le tonneau où tu régnais, pour servir sous un tyran.
   Ce n'est pas tout, mon ami. Écoutez les ravages du luxe, les suites d'un luxe conséquent.
   Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m'environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l'indigence la plus harmonieuse.
   Tout est désaccordé. Plus d'ensemble, plus d'unité, plus de beauté. »
    Denis Diderot, Regrets sur ma vieille robe de chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, Livre de Poche, Libretti, p.13-15



  • Dostoïevski dégoûté


   « Si je me rappelle ce vieux-là, c'est qu'il me produisit à ce moment une certaine impression et que par lui je fus initié d’emblée à quelques particularités de la salle. Atteint d'un fort rhume de cerveau, il ne cessait d'éternuer (il ne fit que cela durant toute la semaine suivante) même dans son sommeil; c'étaient de véritables salves de cinq à six coups, et chaque fois il répétait consciencieusement : « Seigneur ! pitié pour moi, quelle punition ! » Dans ces moments-là il s'asseyait sur son lit et prisait avec avidité, en puisant son tabac dans un cornet de papier, afin d’éternuer plus fort et plus méthodiquement. Il éternuait dans un mouchoir à carreaux qui lui appartenait en propre, tout déteint à force d’être lessivé. Son petit nez se plissait d’une façon particulière, son visage se fronçait de petites rides sans nombre et il montrait des chicots noirs dans des gencives rouges, gluantes de salive. Après avoir éternué, il étalait son mouchoir, regardait attentivement les glaires copieusement ramassées, et aussitôt l'essuyait contre sa robe de chambre brune, de telle façon que les glaires demeuraient attachées au vêtement et que le mouchoir ne restait qu'à peine humide. Cette ladrerie pour économiser un effet personnel aux dépens de ceux de l’hôpital ne soulevait aucune protestation de la part des autres malades, bien que l'un d’entre eux pût être obligé de porter après lui la même robe de chambre. Mais nos gens du peuple font preuve d'un manque de répugnance vraiment stupéfiant. Cela me crispa si fort qu'aussitôt je me mis involontairement à considérer avec dégoût et curiosité la robe de chambre que je venais d'endosser. »
   F. M. Dostoïevski,  Souvenirs de la maison des morts, 2ième partie, I, L'hôpital, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, trad. H. Mongault et L. Desormonts, p. 1082.



  •  Proust déchiré


   « Je sentais que ma vie avec Albertine n’était, pour une part, quand je n’étais pas jaloux, qu’ennui, pour l’autre part, quand j’étais jaloux, que souffrance. À supposer qu’il y eût du bonheur, il ne pouvait durer. J’étais dans le même esprit de sagesse qui m’inspirait à Balbec, quand, le soir où nous avions été heureux, après la visite de Mme de Cambremer, je voulais la quitter, parce que je savais qu’à prolonger je ne gagnerais rien. Seulement, maintenant encore, je m’imaginais que le souvenir que je garderais d’elle serait comme une sorte de vibration, prolongée par une pédale, de la dernière minute de notre séparation. Aussi je tenais à choisir une minute douce, afin que ce fût elle qui continuât à vibrer en moi. Il ne fallait pas être trop difficile, attendre trop, il fallait être sage. Et pourtant, ayant tant attendu, ce serait folie de ne pas attendre quelques jours de plus, jusqu’à ce qu’une minute acceptable se présentât, plutôt que de risquer de la voir partir avec cette même révolte que j’avais autrefois quand maman s’éloignait de mon lit sans me redire bonsoir, ou quand elle me disait adieu à la gare. À tout hasard, je multipliais les gentillesses que je pouvais lui faire. Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et j’avais commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m’avait dit sa tante, je me laissai emporter par la colère, un soir. C’était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour elle, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore, par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du grand canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo. »
   Marcel Proust, La Prisonnière, Folio classique, p.379-380



Note :

   * Imre Kertész, L'Ultime auberge, trad. N. Zaremba-Huzsvai et Ch. Zaremba, Actes Sud, p.216
Liens :
 - Diderot : http://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Diderot 
 - Diderot à propos de Regrests sur ma vieille robe de chambrehttp://fr.wikipedia.org/wiki/Regrets_sur_ma_vieille_robe_de_chambre
 - Dostoïevski : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fiodor_Dosto%C3%AFevski  
 - version téléchargeable de Souvenirs de la maison des morts : http://classiques.uqac.ca/classiques/dostoievski/souvenirs_maison_des_morts/souvenirs.html