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dimanche 4 janvier 2026

 

 

 

                                                                   Repas de deuil.

   Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et, par des chandeliers où flambaient des cierges.

   Tandis qu’un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d’argent, semée de larmes.

   On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Peñas et des Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout.

   J.-K. Huysmans, A rebours (1884), Gallimard, Folio n°898, p.94

 

                               Chapitre LXXI. Moreau, 4.

Pendant les six années où sa santé fut suffisante pour lui permettre de continuer à recevoir, Madame Moreau donna environ un dîner par mois. Le premier fut un repas jaune : gougères à la bourguignonne, quenelles de brochet hollandaise, salmis de caille au safran, salade de maïs, sorbets au citron et au goyave, accompagnés de xérès, de Château-Chalon, de Châteaux-Carbonneux et de punch glacé au Sauternes. Le dernier, en mille neuf cent soixante-dix, fut un repas noir, servi dans des assiettes d'ardoise polie; il comportait évidemment du caviar, mais aussi des calmars à la tarragonaise, une selle de marcassin Cumberland, une salade de truffes et une charlotte aux myrtilles; les boissons de cet ultime repas furent plus difficiles à choisir: le caviar fut servi avec de la vodka versée dans des gobelets de basalte et le calmar avec un vin résiné d'un rouge effectivement très sombre, mais pour la selle de marcassin le maître d'hôtel fit passer deux bouteilles de Château-Ducru-Beaucaillou 1955 transvasées pour la circonstance dans des decanters en cristal de Bohême ayant toute la noirceur requise.

[ . . . ]

Un des plus mémorables repas fut offert à un homme qui, par ailleurs, était venu plusieurs fois dans l'immeuble: Hermann Fugger [...] Ce soir-là, connaissant la passion rentrée de Fugger pour la cuisine, elle fit préparer un repas rose : aspic de jambon au Vertus*, koulibiak de saumon sauce aurore, canard sauvage aux pêches de vigne, champagne rosé, etc.

Georges Pérec, La vie mode d'emploi, Hachette, 1978,  p.424-425 

* L'aspic de jambon au Vertus est un plat de jambon froid pris dans une gelée translucide aromatisée avec un vin blanc sec d'une commune française située dans le département de la Marne, au cœur de la Champagne. Elle est renommée pour son vignoble de la Côte des Blancs (source Gemini).

 - Photos personnelles; ph.1, Paris, 2025. ph.2, Le Havre, 2019 

 

mardi 9 octobre 2018

Le temps : le passer, le perdre, le tuer ou ... en jouir ?


 Léo Ferré chante pour passer le temps
  

    Ne plus rien vouloir. Attendre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à attendre. Traîner, dormir. Te laisser porter par les foules, par les rues. Suivre les caniveaux, les grilles, l'eau le long des berges. Longer les quais, raser les murs. Perdre ton temps. Sortir de tout projet, de toute impatience. Être sans désir, sans dépit, sans révolte.
   Georges Perec, Un homme qui dort (1967), 10/18, p.65





   J'ai un dictionnaire tout à fait personnel ; je « passe » le temps, quand il est mauvais et désagréable ; quand il est bon, je ne veux pas le « passer », je le goûte à nouveau,  je m'y arrête. Il faut « passer » le mauvais en courant et s’arrêter au bon. Cette expression ordinaire de « passe-temps » et de « passer le temps » caractérise la conduite habituelle de ces sages personnes qui ne pensent pas avoir une meilleure utilisation de leur vie que de la [laisser] couler et échapper, de la passer, de l’esquiver et, autant qu'ils le peuvent, de l’ignorer et de la fuir comme une chose de nature pénible et dédaignable. Mais moi, je sais que [la vie] est tout autre et je la trouve estimable et avantageuse, même dans la dernière phase de son cours déclinant où je la possède [en ce moment], et [la] Nature nous l’a mise en main garnie de telles  - et si favorables -  particularités que nous n'avons à nous plaindre qu'à nous si elle nous pèse et si elle nous échappe inutilement. "La vie du sot est sans joie, agitée, entièrement tournée vers l’avenir." Je règle pourtant ma conduite de manière à la perdre sans regret, mais en considérant qu’elle est perdable de par sa nature, non qu’elle est pénible et insupportable. Aussi ne convient-il parfaitement de ne  pas être mécontents de mourir qu'à ceux qui sui sont contents de vivre. Il y a de la sagesse à jouir de la vie; j’en jouis au double des autres car le degré de grandeur dans la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y apportons. Spécialement à l’heure actuelle où j'aperçois la mienne si brève en temps, je veux l’étendre en poids; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma prise et, par la vigueur de l'usage [que j’en ferai] compenser la hâtive rapidité de son écoulement : à mesure que la possession de la vie est plus courte, il faut que je la rende plus profonde et plus pleine.
   Montaigne, Les Essais, L.III, chap.13 (adaptation en français moderne, André Lanly), Quarto Gallimard p.141-1342





   Il y a mille manières de tuer le temps et aucune ne ressemble à l'autre, mais elles se valent toutes, mille façons de ne rien attendre, mille jeux que tu peux inventer et abandonner tout de suite.
   Georges Perec, ibid. p.68

  
Jean Ferrat ne chante pas pour passer le temps


Notes :
   ¤ Album Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré, 1961
   ¤ Jean Ferrat, Je ne chante pas pour passer le temps, 1965

Liens :
   ¤ à lire, si vous avez le temps, à propos de la notion de temps https://fr.wikipedia.org/wiki/Temps

mercredi 31 janvier 2018

Des magazines aux ... magasins.



makhzen * مخزن N. m. De l’arabe  مخزن magasin, magazine -




   Il me semble que c’est durant cet été-là que j’ai inauguré le jeu de la journée idéale, une sorte de rite que je pratiquais à partir du Petit Echo de la mode – le plus riche en publicités des journaux que nous achetions – après avoir lu les feuilletons et quelques rubriques. Le processus était toujours le même. J’imaginais que j’étais une jeune fille, vivant seule dans une grande et belle maison (variante : seule dans une chambre à Paris). Avec chaque produit vanté dans le magazine, je construisais mon corps et mon apparence, jolies dents (avec Gibbs), lèvres rouges et pulpeuses (rouge Baiser), silhouette fine (gaine X), etc. J’étais vêtue d’une robe ou d’un tailleur qu’on proposait d’acheter par correspondance, mes meubles venaient des Galeries Barbès. Mes études étaient celles dont l’Ecole Universelle vantait les débouchés. Je ne me nourrissais que des aliments dont les bienfaits étaient énoncés : pâtes, margarine Astra. J’éprouvais une grande jouissance à me créer uniquement à partir de produits figurant dans le journal – règle respectée scrupuleusement – que je découvrais au fur et à mesure, lentement, prenant le temps de développer chaque « réclame », d’assembler les images entre elles et d’organiser le récit d’une journée idéale. Celle-ci consistait par exemple  à me réveiller dans un lit Lévitan, prendre pour petit déjeuner du Banania, brosser ma « splendide » chevelure avec du Vitapointe, travailler mes cours par correspondance, d’infirmière ou d’assistante sociale, etc. D’une semaine l’autre, le changement de réclames renouvelait ce jeu qui, à l’inverse de la dérive imaginaire suivant la lecture des romans, était très actif, excitant – je fabriquais de l’avenir avec des objets réels – frustrant car je ne parvenais jamais à établir le mode d’emploi d’une journée entière.
   C’était une activité secrète, sans nom, et je n’ai jamais cru possible que d’autres s’y livrent.
   Annie Ernaux, La honte, in Ecrire la vie, Quarto Gallimard, p. 264-265.






   L’Express était sans doute l’hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand cas. Ils ne l’aimaient guère, à vrai dire, mais ils l’achetaient, ou, en tout cas, l’empruntant chez l’un ou chez l’autre, le lisaient régulièrement, et même, ils l’avouaient, ils en conservaient souvent de vieux numéros.        […]

   Où auraient-ils pu trouver plus exact reflet de leurs goûts, de leurs désirs ? N’étaient-ils pas jeunes ? N’étaient-ils pas riches, modérément ? L’Express leur offrait tous les signes du confort : les gros peignoirs de bain, les démystifications brillantes, les plages à la mode, la cuisine exotique, les trucs utiles, les analyses intelligentes, le secret des dieux, les petits trous pas chers, les différents sons de cloche, les idées neuves, les petites robes, les plats surgelés, les détails élégants, les scandales bon ton, les conseils de dernière minute.

   Ils rêvaient, à mi-voix, de divans Chesterfield. L’Express y rêvait avec eux. Ils passaient une grande partie de leurs vacances à courir les ventes de campagne ; ils y acquéraient à bon compte des étains, des chaises  paillées, des verres qui invitaient à boire, des couteaux à manche de corne, des écuelles patinées dont ils faisaient des cendriers précieux. De toutes ces choses, ils en étaient sûrs, l’Express avait parlé.

[…]
   Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir. Ce n’était pas eux qui l’avaient décrété ; c’était une loi de la civilisation, une donnée de fait dont la publicité en général, les magazines, l’art des étalages, le spectacle de la rue, et même, sous un certain aspect, l’ensemble des productions communément appelées culturelles, étaient les expressions les plus conformes.
   Georges Perec, Les choses. Une histoire des années 60, Julliard, p.38 à 42






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Note bibliographique :
      *  Pour l'étymologie de ces mots, voir Salah Guemriche, Dictionnaire des mots français d'origine arabe, Seuil, p.506 et également Alain Rey, Le voyage des mots. De l'Orient arabe et persan vers la langue française (calligraphies de Lassaâd Metoui), éd. Guy Trédaniel, p.166 et 169.

Photos:
  1. Divers numéros du Petit Echo de la mode des années 30
  2. Publicité pour l chocolat. Les Annales du 19 novembre 1911
  3. Publicité pour un voyage en Afrique du Nord. Les Annales du 30 décembre 1923
A noter : la revue des Annales peut être (partiellement) vue sur le site Gallica de la BNF.