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lundi 8 juin 2026

Le soin porté à son travail.
                                                                                                                                                               

                                                                                        New York, 2010.©MP

  Février  [1940]

   Oran. De très loin, à partir de Valmy, dans le train, la montagne de Santa-Cruz, avec son encoche profonde en pleine terre et la cathédrale elle-même comme un doigt de pierre dressé dans le ciel bleu.           Au coin du boulevard Gallieni, il faut se faire cirer les souliers à 10 heures du matin. Un vent frais, le soleil clair, des hommes et des femmes qui se pressent et, juché sur les hauts fauteuils, l’extraordinaire contentement qu'on trouve à regarder le travail des cireurs. Tout est fini, fignolé, conduit dans le détail. A un moment, on peut croire que l'étonnante opération est terminée, à les voir manier les brosses douces et à contempler le définitif poli des souliers. Mais alors la même main acharnée repasse encore du cirage sur la surface brillante, la ternit, la frotte, fait pénétrer le cirage dans le tréfonds des peaux et fait jaillir sous la brosse le double et vraiment définitif éclat sorti des profondeurs du cuir.

Albert Camus, Carnets I, Mai 1935 - février 1942, Gallimard, folio 5617, p.175-176 

 

Liens : 

 - film . Wim Wenders, Perfect Days (2023) : https://www.youtube.com/watch?v=QzZBbX5A1FA 

- musique du film : Lou  Reed, Perfect Day (album Transformer, 1972) : https://www.youtube.com/watch?v=332bK-H0yOE 

Lou Reed: Transformer 

 


vendredi 24 avril 2026

R
                                                                   
Reims, 2021.©MP

Janvier 36.
   Ce jardin de l'autre côté de la fenêtre, je n'en vois que les murs. Et ces quelques feuillages où coule la lumière. Plus haut, c'est encore les feuillages. Plus haut, c'est le soleil. Et de toute cette jubilation de l'air que l'on sent au-dehors, de toute cette joie épandue sur le monde, je ne perçois que des ombres de feuillages qui jouent sur les rideaux blancs. Cinq rayons de soleil aussi qui déversent patiemment dans la pièce un parfum blond d'herbes séchées. Une brise, et les ombres s'animent sur le rideau. Qu'un nuage couvre puis découvre le soleil, et voici que de l'ombre surgit le jaune éclatant de ce vase de mimosas. Il suffit : cette seule lueur naissante et me voici inondé d'une joie confuse et étourdissante.

Albert Camus, Carnets 1. Mai 1935 - février 1942, Gallimard, folio n°5617, p.16 

                                                                                                Arles, 2023.©MP

mercredi 21 juin 2017

La bella estate. D'été, de chaleur et de collines.


   Un soir, après une journée d’une accablante chaleur, on se promenait lentement dans les jolis bosquets de châtaigniers qui couronnent les hauteurs d’Andilly. Quelquefois de jour, ces bois sont gâtés par la présence des curieux. Dans cette nuit charmante qu’éclairait la lumière tranquille d’une belle lune d’été, ces collines solitaires offraient des aspects enchanteurs. Une brise douce se jouait parmi les arbres, et complétait les charmes de cette soirée délicieuse. Par je ne sais quel caprice, Mme d’Aumale voulait, ce jour-là, avoir toujours Octave auprès d’elle ; elle lui rappelait avec complaisance et sans nul ménagement pour les hommes qui l’entouraient, que c’était dans ces bois qu’elle l’avait vu pour la première fois :
– Vous étiez déguisé en magicien, et jamais première entrevue ne fut plus prophétique, ajoutait-elle, car jamais vous ne m’avez ennuyée, et il n’est pas d’homme de qui je puisse en dire autant.
   Stendhal, Armance (1827), chap.XVI, in  "Romans et Nouvelles", Bibliothèque de la Pléiade,  t.1, p.109




    Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement. Je ne sais pas pourquoi nous avons attendu assez longtemps avant de nous mettre en marche. J'avais chaud sous mes vêtements sombres. Le petit vieux, qui s'était recouvert, a de nouveau ôté son chapeau. Je m'étais un peu tourné de son côté, et je le regardais lorsque le directeur m'a parlé de lui. Il m'a dit que souvent ma mère et M. Pérez allaient se promener le soir jusqu'au village, accompagnés d'une infirmière. Je regardais la campagne autour de moi. À travers les lignes de cyprès qui menaient aux collines près du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et bien dessinées, je comprenais maman. Le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique. Aujourd'hui, le soleil débordant qui faisait tressaillir le paysage le rendait inhumain et déprimant.
   Albert Camus, L’étranger (1942), "Théâtre, Récits, Nouvelles". Bibliothèque de la Pléiade p.1133



Café Al Bicerin, qu'aurait fréquenté Nietzsche (et Pavese?) à Turin.



   A quei tempi era sempre festa. Bastava uscire di casa e attraversare la strada, per diventare come matte, e tutto era bello, specialmente di notte, che tornando stanche morte speravano ancora che succedesse qualcosa, che scoppiasse un incendio, che in casa nascesse un bambino, o magari venisse giorno all'improvviso e tutta la gente uscisse in strada e si potesse continuare a camminare fino ai prati e fin dietro le colline.
   Cesare Pavese, La bella estate (1949), Einaudi, I vol., 1962, pag. 187, incipit.


   À cette époque-là, c'était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu'on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté des collines.
   César Pavese, Le bel été, chap. 1 , trad. M. Arnaud (1955), Livre de poche p.7


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Liens :
   ¤ à propos de Stendhal : http://www.espacefrancais.com/stendhal/
   ¤ à lire en ligne la version électronique d'Armance : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Stendhal-Armance.pdf
   ¤ à propos de L'étranger : https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27%C3%89tranger 
   ¤ Cesare Pavese sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cesare_Pavese
   ¤ La bella estate, Wikipedia : https://it.wikipedia.org/wiki/La_bella_estate

Photos :
   ¤ à propos de la boisson dite "bicerin" : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bicerin