On ne nait pas homme, on le
devient.

Il s’habilla
et sortit de la cachette. Il faisait beau, les nuages couraient très vite à
travers le ciel bleu, on avait envie de jouer avec eux. Il marcha au hasard dans
la forêt, les mains dans les poches, en sifflotant. Il se sentait chez lui :
la forêt ne lui faisait plus peur. Au début, derrière chaque arbre, il
imaginait une présence hostile ; à présent, au contraire, il se sentait
entouré d’une immense amitié. Le murmure des branches lui paraissait affectueux
et presque paternel. Et il y avait aussi la phrase que l’ainé des Zborowski lui avait dite un jour : « La
liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle
revient se cacher quand ça va mal. » Il lui arrivait souvent d’appuyer sa main
contre l’écorce dure et rassurante d’un arbre et de lever les yeux vers lui
avec gratitude, et il s’était même lié d’amitié avec un très vieux chêne,
certainement le plus beau, le plus puissant de la forêt, dont les branches s’ouvraient
au-dessus de Janek comme des ailes protectrices. Le vieux chêne murmurait et
grommelait sans cesse et Janek essayait de comprendre ce qu’il cherchait à lui
dire ; il y avait même des moments de naïveté, dont il avait un peu honte,
lorsqu’il attendait que le chêne lui parlât d’une voix humaine. Il savait bien
que c’était là des enfantillages indignes d’un partisan, mais il ne pouvait s’empêcher
parfois de se serrer contre le vieil arbre, d’attendre, d’écouter, d’espérer.
Romain Gary, Education européenne (1945), chap. 12 p.57, Gallimard, Folio n°203.
Épilogue
Le sous-lieutenant Twardowski, de
l’armée polonaise, fait signe au chauffeur. —
Arrêtez-vous là. Je ferai le reste du chemin à pied. La forêt bouge et murmure
dans la lumière. Il est difficile de se défendre contre les souvenirs, de ne
pas chercher dans le frisson des feuilles le signe de quelque mystérieuse
émotion, de ne pas se sentir reconnu et accueilli avec joie. La voix de l’ainé
des frères Zborowski s’élève soudain
au-dessus du murmure : « La liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle
revient toujours se cacher, lorsque ça va mal. » —
Faut-il vous attendre ici, mon lieutenant ? —
Non, j’en ai pour longtemps. Allez déjeuner, revenez dans deux heures. Ce sont les derniers jours de Janek sous l’uniforme :
dans un mois, il doit commencer ses études à l’Académie de musique de Varsovie.
Il est bon d’entendre un soldat polonais vous dire : « Mon lieutenant »,
il est bon de pouvoir marcher à découvert sur une route dont la trace des pas ennemis
a depuis longtemps disparu. Il est bon, surtout, de sentir dans sa poche le
petit volume précieux, comme une promesse tenue. Les arbres sont tous là :
ils ne meurent pas facilement. Ceux qui étaient jeunes ont grandi comme
lui-même ; Janek reconnait chaque sapin, chaque buisson ; sur les
dures écorces, les rides sont celles des visages des amis qui ont vieilli.
Voici le grand chêne, avec ses branches paternelles, et son tronc puissant
contre lequel un adolescent effrayé venait se serrer. Il n’a pas changé, lui
non plus, et les branches murmurent les mêmes
mots dans le langage des chênes. Mais Janek n’est plus assez jeune pour les
comprendre.
Romain Gary, ibid. p.275.