On ne nait pas homme, on le devient.[1]
Il [2 ] s’habilla et sortit de la cachette. Il faisait beau, les nuages couraient très vite à travers le ciel bleu, on avait envie de jouer avec eux. Il marcha au hasard dans la forêt, les mains dans les poches, en sifflotant. Il se sentait chez lui : la forêt ne lui faisait plus peur. Au début, derrière chaque arbre, il imaginait une présence hostile ; à présent, au contraire, il se sentait entouré d’une immense amitié. Le murmure des branches lui paraissait affectueux et presque paternel. Et il y avait aussi la phrase que l’ainé des Zborowski lui avait dite un jour : « La liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle revient se cacher quand ça va mal. » Il lui arrivait souvent d’appuyer sa main contre l’écorce dure et rassurante d’un arbre et de lever les yeux vers lui avec gratitude, et il s’était même lié d’amitié avec un très vieux chêne, certainement le plus beau, le plus puissant de la forêt, dont les branches s’ouvraient au-dessus de Janek comme des ailes protectrices. Le vieux chêne murmurait et grommelait sans cesse et Janek essayait de comprendre ce qu’il cherchait à lui dire ; il y avait même des moments de naïveté, dont il avait un peu honte, lorsqu’il attendait que le chêne lui parlât d’une voix humaine. Il savait bien que c’était là des enfantillages indignes d’un partisan, mais il ne pouvait s’empêcher parfois de se serrer contre le vieil arbre, d’attendre, d’écouter, d’espérer.
Romain Gary, Education européenne (1945), chap. 12 p.57, Gallimard, Folio n°203.
Le sous-lieutenant Twardowski, de l’armée polonaise, fait signe au chauffeur. — Arrêtez-vous là. Je ferai le reste du chemin à pied. La forêt bouge et murmure dans la lumière. Il est difficile de se défendre contre les souvenirs, de ne pas chercher dans le frisson des feuilles le signe de quelque mystérieuse émotion, de ne pas se sentir reconnu et accueilli avec joie. La voix de l’ainé des frères Zborowski s’élève soudain au-dessus du murmure : « La liberté est fille des forêts. C’est là qu’elle revient toujours se cacher, lorsque ça va mal. » — Faut-il vous attendre ici, mon lieutenant ? — Non, j’en ai pour longtemps. Allez déjeuner, revenez dans deux heures. Ce sont les derniers jours de Janek sous l’uniforme : dans un mois, il doit commencer ses études à l’Académie de musique de Varsovie. Il est bon d’entendre un soldat polonais vous dire : « Mon lieutenant », il est bon de pouvoir marcher à découvert sur une route dont la trace des pas ennemis a depuis longtemps disparu. Il est bon, surtout, de sentir dans sa poche le petit volume précieux, comme une promesse tenue. Les arbres sont tous là : ils ne meurent pas facilement. Ceux qui étaient jeunes ont grandi comme lui-même ; Janek reconnait chaque sapin, chaque buisson ; sur les dures écorces, les rides sont celles des visages des amis qui ont vieilli. Voici le grand chêne, avec ses branches paternelles, et son tronc puissant contre lequel un adolescent effrayé venait se serrer. Il n’a pas changé, lui non plus, et les branches murmurent les mêmes mots dans le langage des chênes. Mais Janek n’est plus assez jeune pour les comprendre.
Romain Gary, ibid. p.275.
[1] Cet aphorisme serait d’Érasme.
[2] Janek Twardowski, ici adolescent, est le seul enfant resté vivant de sa fratrie dont deux frères ont été assassinés par les nazis. Il trouve refuge dans la forêt polonaise avant d’intégrer au fil des jours un groupe de résistants dans lequel il fera ses classes pour finir, comme nous le saurons par l’épilogue, sous-lieutenant au terme de la seconde guerre mondiale.



