J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, /
Ce silence et cette langueur, /
Et cette confidence horrible chuchotée /
Au confessionnal du cœur. /
Charles Baudelaire. Confession
Une fois, assez longtemps après mon arrivée au bagne, j’étais
étendu sur le bat-flanc en proie à de pénibles pensées. Bien qu’il fût trop tôt
pour dormir, Ali, toujours actif et laborieux d’ordinaire, ne faisait rien ce
soir-là, car les frères observaient alors une fête musulmane. Il était couché,
un bras sous sa tête, et réfléchissait. Tout à coup il me demanda :
–Pourquoi te sens-tu si triste ?
Je le regardai avec surprise,
trouvant étrange cette question sans détours de la part d’Ali, toujours si
délicat, si plein de tact, si clairvoyant de cœur. Mais en le considérant avec
plus d’attention, je vis son visage refléter tout le chagrin, toute l’angoisse
du souvenir, et je compris aussitôt combien lui-aussi à cette minute même se sentait malheureux. Je lui en fis la remarque.
Il poussa un profond soupir et sourit amèrement. J’aimais son sourire toujours
affable, toujours cordial et qui découvrait en outre deux rangées de dents
éblouissantes qu’aurait pu envier la plus belle file du monde.
–Dis-moi, Ali, tu penses à la fête qui se passe
chez vous au Daghestan. Il fait donc bien beau là-bas ?
–Oh, oui ! répondit-il avec exaltation,
tandis que ses yeux s’illuminaient. A quoi vois-tu que j’y pense ?
–La belle malice ! Comme si on n’était pas
mieux là-bas qu’ici !
–Oh ! pourquoi dis-tu ça? …
–Maintenant quelles fleurs il doit y avoir chez
vous, quel paradis !
–Oh ! tais-toi, tais-toi !...
Son agitation devenait extrême.
–Écoute, Ali, tu avais une sœur ?
–Oui, pourquoi ?
–Elle doit être belle si elle te ressemble !
–Ça ne se compare pas ! Elle est si belle
qu’on ne trouverait pas sa pareille dans tout le Daghestan ! Ah, qu’elle
est belle ! Jamais tu n’as vu de femme comme elle ! D’ailleurs ma
mère aussi était belle.
–Et tu l’aimes, ta mère ?
–Ah, que me demandes-tu là ! Elle est bien
sûr morte de chagrin à cause de moi ! J’étais son préféré, elle m’aimait
plus que ma sœur, plus que mes frères… Je l’ai vue venir à moi en rêve, cette
nuit, et elle pleurait.
Il se tut et ne redit pas un seul
mot de toute la soirée.
Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts, trad. H. Mongault et L.
Désormonts, Bibl. de la Pléiade (1950), p.971-972
"Pas d'idéaux, juste des idées hautes". Miss.Tic. Arles 2012
[…] Oh, mes amis ! nous clamait [Stépane Trofimovitch]
parfois, pris d’une inspiration, vous ne pouvez pas savoir quelle tristesse et
quelle colère s’emparent de toute votre âme quand une grande idée, que
vous-même, saintement, vous vénérez depuis longtemps, est reprise par des
incapables qui viennent l’exhiber à d’autres imbéciles comme eux, l’exhiber
dans la rue, et que vous la retrouvez soudain dans un marché aux puces,
méconnaissable, souillée, présentée sous un jour absurde, de biais, sans proportion,
sans harmonie, hochet d’enfants stupides ! Non ! De notre temps, ce n’était
pas comme ça, ce n’était pas vers ça qu’allaient tous nos élans. Non, non, pas
du tout vers ça. Je ne reconnais plus rien… Notre temps reviendra encore, et, à
nouveau, il dirigera sur une route ferme tout ce qui chancelle, tout ce qui est
d’aujourd’hui. Parce que, sinon, qu’est-ce qui se passera ? … »
Fédor Dostoïevski, Les
Démons, 1ière partie, VI, trad. A. Markowicz, Actes Sud, Babel p.44
1968 : Qu'as-tu fait de cet enfant ?
Brigitte Fontaine et Jacques Higelin en un duo improbable *
Note :
* "Cet enfant que je t'avais fait", B. Fontaine, paroles, J. Higelin, musique. Extrait de l'album intitulé "Brigitte Fontaine est ... ? , 33 tours paru en 1968 chez Saravah.
Le pesant chariot
porte une énorme pierre ;
Le limonier, suant du mors à la croupière,
Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant
Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.
Il tire, traîne, geint, tire encore et s’arrête;
Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête ;
C’est lundi ; l’homme hier buvait aux Porcherons
Un vin plein de fureur, de cris et de jurons ;
Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre
L’être à l’être, et la bête effarée à l’homme ivre !
L’animal éperdu ne peut plus faire un pas ;
Il sent l’ombre sur lui peser ; il ne sait pas,
Sous le bloc qui l’écrase et le fouet qui l’assomme,
Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l’homme.
Et le roulier n’est plus qu’un orage de coups
Tombant sur ce forçat qui traîne les licous,
Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.
Si la corde se casse, il frappe avec le manche,
Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pied ;
Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ;
On entend, sous les coups de la botte ferrée,
Sonner le ventre nu
du pauvre être muet !
Il râle ; tout à l’heure encore il remuait ;
Mais il ne bouge plus et sa force est finie ;
Et les coups furieux pleuvent ; son agonie
Tente un dernier effort ; son pied fait un écart,
Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard ;
Et, dans l’ombre, pendant que son bourreau redouble,
Il regarde Quelqu’un de sa prunelle trouble ;
Et l’on voit lentement s’éteindre, humble et terni,
Son œil plein des stupeurs sombres de l’infini,
Où luit vaguement l’âme effrayante des choses.
Hélas !
[...]
Victor Hugo, Les Contemplations, L. III, Les luttes et
les rêves, II Melancholia (Paris juillet 1838). O.C., Poésie II, Robert
Laffont, coll. Bouquins p.333.
[… ]
« Rodia s’approche du petit cheval; il s’avance devant lui ; il le voit
frappé sur les yeux, oui sur les yeux ! Il pleure. Son cœur se gonfle; ses
larmes coulent. L’un des bourreaux lui effleure le visage de son fouet ; il ne
le sent pas, il se tord les mains, il crie, il se précipite vers le vieillard à
la barbe blanche qui hoche la tête et semble condamner cette scène. Une femme
le prend par la main et veut l’emmener ; il lui échappe et court au cheval, qui
à bout de forces tente encore de ruer.
– Le
diable t’emporte, maudit ! vocifère Mikolka dans sa fureur. Il jette le fouet,
se penche, tire du fond de la carriole un long et lourd brancard et, le tenant
à deux mains par un bout, il le brandit péniblement au-dessus de la jument
rouanne.
– Il
va l’assommer, crie-t-on autour de lui.
– La
tuer.
– Elle
est à moi, hurle Mikolka ; il frappe la bête à bras raccourcis. On entend un
fracas sec.
–
Fouette-la, fouette-la, pourquoi t’arrêtes-tu ? crient des voix dans la foule.
Mikolka soulève encore le brancard, un second coup s’abat sur l’échine de la
pauvre haridelle. Elle se tasse ; son arrière-train semble s’aplatir sous la
violence du coup, puis elle sursaute et se met à tirer avec tout ce qui lui
reste de forces, afin de démarrer, mais elle ne rencontre de tous côtés que les
six fouets de ses persécuteurs ; le brancard se lève de nouveau, retombe pour
la troisième fois, puis pour la quatrième, d’une façon régulière. Mikolka est
furieux de ne pouvoir l’achever d’un seul coup.
– Elle
a la vie dure, crie-t-on autour de lui.
– Elle
va tomber, vous verrez, les amis, sa dernière heure est venue, observe un
amateur, dans la foule.
–
Prends une hache, il faut en finir d’un coup, suggère quelqu’un.
–
Qu’avez-vous à bayer aux corneilles ? place ! hurle Mikolka. Il jette le
brancard, se penche, fouille de nouveau dans la charrette et en retire cette
fois un levier de fer.
–
Gare, crie-t-il ; il assène de toutes ses forces un grand coup à la pauvre
bête. La jument chancelle, s’affaisse, tente un dernier effort pour tirer, mais
le levier lui retombe de nouveau pesamment sur l’échine ; elle s’abat sur le
sol, comme si on lui avait tranché les quatre pattes d’un seul coup.
–
Achevons-la, hurle Mikolka ; il bondit, pris d’une sorte de folie, hors de la
charrette.
Quelques gars,
aussi ivres et cramoisis que lui, saisissent ce qui leur tombe sous la main :
des fouets, des bâtons, ou un brancard, et ils courent sur la petite jument
expirante. Mikolka, debout près d’elle, continue à frapper de son levier, sans
relâche. La pauvre haridelle allonge la tête,pousse un profond soupir et crève.
– Il
l’a achevée ! crie-t-on dans la foule.
– Et
pourquoi ne voulait-elle pas galoper ?
– Elle
est à moi », crie Mikolka, son levier à la main. Il a les yeux injectés de sang
et semble regretter de n’avoir plus personne à frapper.
– Eh
bien, vrai, tu es un mécréant, crient plusieurs assistants dans la foule.
Mais
le pauvre garçonnet est hors de lui. Il se fraye un chemin, avec un grand cri,
et s’approche de la jument rouanne. Il enlace son museau immobile et sanglant,
l’embrasse ; il embrasse ses yeux, ses lèvres, puis il bondit soudain et se
précipite, les poings en avant, sur Mikolka. Au même instant, son père qui le
cherchait depuis un moment, le découvre enfin, l’emporte hors de la foule...
–
Allons, allons, lui dit-il, allons-nous-en à la maison.
–
Petit père, pourquoi ont-ils tué... le pauvre petit cheval ? sanglote l’enfant.
Mais il a la respiration coupée et les mots s’échappent de sa gorge contractée
en cris rauques.
– Ce
sont des ivrognes, ils s’amusent ; ce n’est pas notre affaire, viens ! dit le
père. Rodion l’entoure de ses bras, mais sa poitrine est serrée dans un étau de
feu ; il essaie de reprendre son souffle, de crier – et s’éveille.
Raskolnikov s’éveilla, le corps moite, les cheveux trempés de sueur, tout
haletant et se souleva plein d’épouvante.
–
Dieu soit loué ; ce n’était qu’un rêve, dit-il en s’asseyant sous un arbre ; il
respira profondément.
« Mais qu’est-ce donc ? Une mauvaise fièvre qui commence ? Ce songe affreux me
le ferait croire ! »
[…]
Dostoievski, Crime et Châtiment, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, trad. D. Ergaz, 1950, p.100 à 103.