J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, /
Ce silence et cette langueur, /
Et cette confidence horrible chuchotée /
Au confessionnal du cœur. /
Charles Baudelaire. Confession
Jean Armoce Dugé, Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, Points (2015), p.256
Note biographique (p.545) : Jean Armoce Dugé est né en 1964 à Maniche (Haïti). Il est professeur, animateur, auteur d'articles sur la littérature, la culture et l'histoire. Il est l'auteur de plusieurs recueils de poésie.
"Odette
avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des chrysanthèmes
énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis n'eût pu en voir chez
elle. Mon admiration pour eux – quand j'allais faire à Mme Swann une de ces
tristes visites où, lui ayant, de par mon chagrin, je lui retrouvais toute sa
mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte à qui elle dirait le lendemain : «
Ton ami m'a fait une visite » – venait sans doute de ce que, rose-pâles comme la
soie Louis XV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre en
crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à
celle du salon une décoration supplémentaire, d'un coloris aussi riche, aussi
raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques jours. Mais j'étais
touché par ce que ces chrysanthèmes avaient moins d'éphémère que de
relativement durable par rapport à ces tons, aussi roses ou aussi cuivrés, que
le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume des fins d'après-midi
de novembre, et qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann,
s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette
enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à
l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils vinssent orner une
demeure humaine, ils m'invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma
tristesse, à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts
de novembre dont ils faisaient flamboyer près de moi la splendeur intime et
mystérieuse."
Marcel
Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, t. I, éd.1954, p.595-596
Photo : Rising sun,
néons, œuvre de Mark Handforth. Exposition « Joie de vivre », Palais
des Beaux-Arts, Lille, 26 septembre – 17 janvier 2016.
L’air est d’un
jaune voilé, comme un jaune pâle vu à travers un blanc sale. C’est à peine s’il
y a du jaune dans la grisaille de l’air. La pâleur de ce gris, pourtant, recèle
un peu de jaune dans sa tristesse.
Fernando
Pessoa, Le Livre de l’intranquillité,
éd. intégrale, trad. Françoise Laye. Christian Bourgois éd., 1999, § 189, p. 207.
Je me contente, finalement, de bien peu de
chose : voir cesser la pluie et briller le bon soleil de notre Sud béni,
voir des bananes d’un jaune vif, contrastant avec leurs taches brunes, et les
gens qui les vendent grâce à leur verbiage – les trottoirs de la rue da Prata ;
le Tage, tout au bout, d’un bleu verdi d’or, tout ce petit coin familier du
système de l’Univers.
Fernando
Pessoa , ibid. § 170, p.190
Je pourrais consacrer solennellement cette heure en achetant des bananes,
car on dirait qu’en elles s’est projeté le soleil tout entier, comme un
photophore sans appareil. Mais j’ai honte des rituels, des symboles, honte
aussi d’acheter quelque chose dans la rue. On pourrait ne pas bien empaqueter
mes bananes, ne pas me les vendre comme on doit les vendre, parce que je ne
saurais pas les acheter comme on doit les acheter. On pourrait trouver ma voix
bizarre, quand je demanderais le prix. Mieux vaut écrire que risquer de vivre,
même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que
dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre. Plus tard peut-être… Oui,
plus tard… Un autre, peut-être… Je ne sais… Fernando
Pessoa, ibid § 170, pp.190-191.
En complément musical en ce 1er avril : Avril au Portugal (chanson sentimentale)
Précisions:
- Photo 1 : Trait (sur
rouge), Stroke (on Red), Strich (auf Rot), 1980. Huile sur toile, coll. part.
Vue
à travers Double panneau de verre, Double Pane of Glass, Doppelglasscheibe,
1977, verre, fer, peint en gris d'un côté. Coll. Musée dép. d'art
contemporain, Rochechouart. Exposition Gerhard Richter, Centre Pompidou
le 22/09/2012.
- Avril au Portugal. Chanson écrite à l'origine par José Galhardo (paroles) et Raul Ferrão (musique)
Paroles françaises et interprétation : Yvette Giraud
On peut lire en ligne un article d'Eliane Azoulay du 05/08/2006 (Télérama n° 2951). Il offre une large information sur le succès de cette chanson, intitulée initialement du nom de la ville universitaire de Coimbra, et qui eut quelque 200 versions enregistrées depuis 1947 après avoir été popularisée par Amalia Rodrigues.