Lorsque j’achète
des couleurs, c’est au seul vu de leur nom. Le nom de la couleur (jaune indien, rouge persan, vert céladon) trace
une sorte de région générique à l’intérieur de laquelle l’effet exact, spécial,
de la couleur est imprévisible ; le nom est alors la promesse d’un
plaisir, le programme d’une opération : il y a toujours du futur dans les
noms pleins. De même, lorsque je dis qu’un mot est beau, lorsque je l’emploie
parce qu’il me plaît, ce n’est nullement en vertu de son charme sonore ou de
l’originalité de son sens, ou d’une combinaison « poétique » des
deux. Le mot m’emporte selon cette idée que je
vais faire quelque chose avec lui : c’est le frémissement d’un faire
futur, quelque chose comme un appétit.
Ce désir ébranle tout le tableau immobile du langage.[1]
Il y a
des mots éponges aussi, qui s’effacent sitôt mis en service, pour que le
tableau reste noir, très noir, on ne peut guère plus noir, mais proprement. Au
moins ça. Mots qui se tortillent, aussi, qui dansent du ventre, qui tirent la
langue (française), qui sont toujours à deux doigts de faire une phrase, poser
une question, répondre, je t’en ficherai des réponses, moi, race de sourds.
Mots caméléons qui prennent l’accent, la démarche, l’allure de tout ce qu’ils
appréhendent, rencontrent, mots ruisseaux. Car ils en traversent, des
pays ! Et des messieurs-dames. Ils ont l’air de vouloir du bien, ou du mal
à tout le monde, et hop, j’te saute par la fenêtre, vivre la liberté. Ni vus ni
connus je t’embrouille. Vierges ils sont et restent. Intéressant, la virginité.
Parler de virginité. Mots Jeanne d’Arc, qui entendent des voix, et se cognent à
tous les murs comme chauves-souris affolées. Mots puces qui sautent sur tout ce
qui les chatouille, pas moyen d’aller droit, c’est peut-être par ici, peut-être
par là, où en étions-nous ? Mots qui se trouvent mal, des sels, des sels,
on va les passer à l’électrocardiographe, ça fera des petits dessins. Mots
pigeons, et je te chie dessus. Mots timbrés, qui s’enrhument, qui font les
pieds au mur. Mots toupies. Mots moutons, qui attrapent le tournis. Quelle
armée !
Georges
Perros, Papiers collés 2 (1973) Gallimard, L’Imaginaire, 1989,
p.301-302
Liens :
¤ Roland Barthes dans Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_Barthes
¤ R. Barthes sur France Culture : http://www.franceculture.fr/oeuvre-roland-barthes-biographie-de-tiphaine-samoyault
¤ Georges Perros dans Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Perros
[1] mots en italique
conformément à l’édition mentionnée.
Mots-images qui saisissent le passant hors les murs et qui invitent à la déambulation poétique. Encore!
RépondreSupprimerUn mot perdu suffit à désorienter tous les mots. A se dire : la parole me quitte. Arrive un moment où je ne serai plus dans la parole. L'ai-je été quelque fois ? Lalie possible (mais cette réticence à redevenir jamais nouveau-né).
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