jeudi 8 janvier 2026

Photo de la misère - Misère de la photo 

                                                   Ph. Corbeil-Essonnes, 2022.©MP

                         

La moitié du monde aujourd’hui

photographie l’autre Misère

tu ne fus jamais tant aimée

faisant vivre centaines d’hommes

qui te prennent en caméra

Se passe-t-il meurtres scandales

il faut y être pour saisir

l’instantané de la détresse.

 

Georges Perros, Une vie ordinaire (1967),  Poésie/Gallimard, p.167

 

 

                                       Ph. Paris, 2020.©MP

Transformer est l’apanage de l’art, mais la photographie qui documente le calamiteux ou le répréhensible encourt les foudres de la critique si elle apparait comme esthétique », c’est-à-dire si elle se rapproche trop de l’art. […] La photographie émet un double message. « Arrêtez ça ! » somme-t-elle. Mais elle proclame aussi : « Quel spectacle ! »                                                                                                                                                       Susan Sontag, Devant la douleur des autres, p.84-85.

 

* Écouter : Léo Ferré, Madame la misère

 

 

 Ouvrages de référence :                                                                                                                        

 Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde, Paris, coll. « Points. Essais » (no 569), Susan Sontag, Devant la douleur des autres (2003), réédition 2022, Christian Bourgois éditeur.


dimanche 4 janvier 2026

 

 

 

                                                                   Repas de deuil.

   Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et, par des chandeliers où flambaient des cierges.

   Tandis qu’un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d’argent, semée de larmes.

   On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Peñas et des Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout.

   J.-K. Huysmans, A rebours (1884), Gallimard, Folio n°898, p.94

 

                               Chapitre LXXI. Moreau, 4.

Pendant les six années où sa santé fut suffisante pour lui permettre de continuer à recevoir, Madame Moreau donna environ un dîner par mois. Le premier fut un repas jaune : gougères à la bourguignonne, quenelles de brochet hollandaise, salmis de caille au safran, salade de maïs, sorbets au citron et au goyave, accompagnés de xérès, de Château-Chalon, de Châteaux-Carbonneux et de punch glacé au Sauternes. Le dernier, en mille neuf cent soixante-dix, fut un repas noir, servi dans des assiettes d'ardoise polie; il comportait évidemment du caviar, mais aussi des calmars à la tarragonaise, une selle de marcassin Cumberland, une salade de truffes et une charlotte aux myrtilles; les boissons de cet ultime repas furent plus difficiles à choisir: le caviar fut servi avec de la vodka versée dans des gobelets de basalte et le calmar avec un vin résiné d'un rouge effectivement très sombre, mais pour la selle de marcassin le maître d'hôtel fit passer deux bouteilles de Château-Ducru-Beaucaillou 1955 transvasées pour la circonstance dans des decanters en cristal de Bohême ayant toute la noirceur requise.

[ . . . ]

Un des plus mémorables repas fut offert à un homme qui, par ailleurs, était venu plusieurs fois dans l'immeuble: Hermann Fugger [...] Ce soir-là, connaissant la passion rentrée de Fugger pour la cuisine, elle fit préparer un repas rose : aspic de jambon au Vertus*, koulibiak de saumon sauce aurore, canard sauvage aux pêches de vigne, champagne rosé, etc.

Georges Pérec, La vie mode d'emploi, Hachette, 1978,  p.424-425 

* L'aspic de jambon au Vertus est un plat de jambon froid pris dans une gelée translucide aromatisée avec un vin blanc sec d'une commune française située dans le département de la Marne, au cœur de la Champagne. Elle est renommée pour son vignoble de la Côte des Blancs (source Gemini).

 - Photos personnelles; ph.1, Paris, 2025. ph.2, Le Havre, 2019 

 

vendredi 2 janvier 2026


  Je désire être ramené vers les dioramas dont la magie brutale et énorme sait m'imposer une utile illusion. Je préfère contempler quelques décors de théâtre, où je trouve artistement exprimés et tragiquement concentrés mes rêves les plus chers. Ces choses, parce qu'elles sont fausses, sont infiniment plus près du vrai; tandis que nos paysagistes sont des menteurs, justement parce qu'ils ont négligé de mentir.

Charles Baudelaire, Salon de 1859, in Œuvres complètes, l'intégrale du Seuil p. 414. 

                         

Photos :                                                                                                                                      1. Sicile, 2008.                                                                                                                            2. Art de Yasmina Reza, théâtre Montparnasse, 2025 ©MP 


 

mardi 25 novembre 2025

William Shakespeare. Sonnet 66

 

Tir'd with all these, for restful death I cry,
As, to behold desert a beggar born,
And needy nothing trimm'd in jollity,
And purest faith unhappily forsworn,
And gilded honour shamefully misplac'd,
And maiden virtue rudely strumpeted,
And right perfection wrongfully disgrac'd,
And strength by limping sway disabled,
And art made tongue-tied by authority,
And folly, doctor-like, controlling skill,
And simple truth miscall'd simplicity,
And captive good attending captain ill.
   Tir'd with all these, from these would I be gone,
   Save that, to die, I leave my love alone.
 
ph. grilles du Jardin du Luxembourg, Paris 2006.©MP
  
Vienne le repos de la mort, car je suis las
De tout  cela : voir le mérite qui mendie,
Et le néant minable accoutré richement,
Et bassement trahie la foi la plus candide,
 
Et le très bel honneur en pénitence ignoble,
Et la vertu pucelle ignoblement vendue,
Et la valeur parfaite iniquement bannie,
Et la vigueur que mutile un pouvoir inepte,
 
Et l'art à qui l'autorité ferme la bouche,
Et la sottise qui régente le talent,
Et qui ne sait  mentir passer pour imbécile,
Et le Bien, prisonnier, corvéable du Mal.
 
Lassé de tout cela, je m'en serais allé
Si mourir n'était pas délaisser mon amour. 
 
Shakespeare : Sonnets, édition bilingue. 
Traduction et présentation par Henri Thomas.
10/18 1965, p.82-83 
 
 

dimanche 23 novembre 2025

                                                            photo, Londres 2010 ©MP

   

Une fois, assez longtemps après mon arrivée au bagne, j’étais étendu sur le bat-flanc en proie à de pénibles pensées. Bien qu’il fût trop tôt pour dormir, Ali, toujours actif et laborieux d’ordinaire, ne faisait rien ce soir-là, car les frères observaient alors une fête musulmane. Il était couché, un bras sous sa tête, et réfléchissait. Tout à coup il me demanda :

–        Pourquoi te sens-tu si triste ?

Je le regardai avec surprise, trouvant étrange cette question sans détours de la part d’Ali, toujours si délicat, si plein de tact, si clairvoyant de cœur. Mais en le considérant avec plus d’attention, je vis son visage refléter tout le chagrin, toute l’angoisse du souvenir, et je compris aussitôt combien lui-aussi à cette minute même se sentait malheureux. Je lui en fis la remarque. Il poussa un profond soupir et sourit amèrement. J’aimais son sourire toujours affable, toujours cordial et qui découvrait en outre deux rangées de dents éblouissantes qu’aurait pu envier la plus belle file du monde.

–        Dis-moi, Ali, tu penses à la fête qui se passe chez vous au Daghestan. Il fait donc bien beau là-bas ?

–        Oh, oui ! répondit-il avec exaltation, tandis que ses yeux s’illuminaient. A quoi vois-tu que j’y pense ?

–        La belle malice ! Comme si on n’était pas mieux là-bas qu’ici !

–        Oh ! pourquoi dis-tu ça? …

–        Maintenant quelles fleurs il doit y avoir chez vous, quel paradis !

–        Oh ! tais-toi, tais-toi !...

Son agitation devenait extrême.

–        Écoute, Ali, tu avais une sœur ?

–        Oui, pourquoi ?

–        Elle doit être belle si elle te ressemble !

–        Ça ne se compare pas ! Elle est si belle qu’on ne trouverait pas sa pareille dans tout le Daghestan ! Ah, qu’elle est belle ! Jamais tu n’as vu de femme comme elle ! D’ailleurs ma mère aussi était belle.

–        Et tu l’aimes, ta mère ?

–        Ah, que me demandes-tu là ! Elle est bien sûr morte de chagrin à cause de moi ! J’étais son préféré, elle m’aimait plus que ma sœur, plus que mes frères… Je l’ai vue venir à moi en rêve, cette nuit, et elle pleurait.

Il se tut et ne redit pas un seul mot de toute la soirée.

Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts, trad. H. Mongault et L. Désormonts, Bibl. de la Pléiade (1950), p.971-972

 

 

vendredi 21 novembre 2025

L'arbre et le langage.

 J'escaladai un talus et m'allongeai sous un arbre. C'était un peuplier ou un aulne. Pourquoi n'en ai-je pas retenu l'espèce? Parce que, tandis que je contemplais sa frondaison et suivais son mouvement, d'un coup l'arbre s'empara du langage en moi, de sorte qu'encore une fois s'accomplit en ma présence le rite antique des noces de l'arbre et du langage. Les branches, et la cime avec elles, balançaient le pour et le contre, ou bien déclinaient avec hauteur; les rameaux ne cachaient pas leur inclination et leur extrême inaccessibilité; le feuillage, sous l'âpre caresse d'un courant d'air, se hérissait, frémissait de toutes ses feuilles ou faisait le gros dos; le tronc campait sur ses positions, et une feuille prenait ombrage d'une autre. Un vent léger jouait un air nuptial et aussitôt, en paroles imagées, dispersa aux quatre coins du monde les rejetons tôt jaillis de cette union.

Walter Benjamin, Brèves ombres, trad. Maurice de Gandillac, revue par Pierre Rusch, in Œuvres II p.350, Folio essais, 2000.

 

dimanche 26 octobre 2025

 

Automne malade


Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne

Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Photo : Seignelay (Yonne), 2023 

samedi 18 octobre 2025

 L'ARBRE

   C'était une coutume à Chaminadour dans ce temps-là que ceux qui possédaient une châtaigneraie louassent pour l'année à un indigent chacun des châtaigniers qui la composaient. Ainsi pouvait-on avoir, si pauvre qu'on fût, au moins son arbre à soi, à l'ombre duquel on s'asseyait l'été, avant d'en cueillir les fruits l'automne et de se chauffer l'hiver de ses ramures.

Marcel Jouhandeau, Chaminadour, LP 1967 p.61 

 

Ph. Expo Grandeur Nature II, Château de Fontainebleau, 2025. Arbre en bronze, nom de l'artiste non relevé.