mardi 25 novembre 2025

William Shakespeare. Sonnet 66

 

Tir'd with all these, for restful death I cry,
As, to behold desert a beggar born,
And needy nothing trimm'd in jollity,
And purest faith unhappily forsworn,
And gilded honour shamefully misplac'd,
And maiden virtue rudely strumpeted,
And right perfection wrongfully disgrac'd,
And strength by limping sway disabled,
And art made tongue-tied by authority,
And folly, doctor-like, controlling skill,
And simple truth miscall'd simplicity,
And captive good attending captain ill.
   Tir'd with all these, from these would I be gone,
   Save that, to die, I leave my love alone.
 
ph. grilles du Jardin du Luxembourg, Paris 2006.©MP
  
Vienne le repos de la mort, car je suis las
De tout  cela : voir le mérite qui mendie,
Et le néant minable accoutré richement,
Et bassement trahie la foi la plus candide,
 
Et le très bel honneur en pénitence ignoble,
Et la vertu pucelle ignoblement vendue,
Et la valeur parfaite iniquement bannie,
Et la vigueur que mutile un pouvoir inepte,
 
Et l'art à qui l'autorité ferme la bouche,
Et la sottise qui régente le talent,
Et qui ne sait  mentir passer pour imbécile,
Et le Bien, prisonnier, corvéable du Mal.
 
Lassé de tout cela, je m'en serais allé
Si mourir n'était pas délaisser mon amour. 
 
Shakespeare : Sonnets, édition bilingue. 
Traduction et présentation par Henri Thomas.
10/18 1965, p.82-83 
 
 

dimanche 23 novembre 2025

                                                            photo, Londres 2010 ©MP

   

Une fois, assez longtemps après mon arrivée au bagne, j’étais étendu sur le bat-flanc en proie à de pénibles pensées. Bien qu’il fût trop tôt pour dormir, Ali, toujours actif et laborieux d’ordinaire, ne faisait rien ce soir-là, car les frères observaient alors une fête musulmane. Il était couché, un bras sous sa tête, et réfléchissait. Tout à coup il me demanda :

        Pourquoi te sens-tu si triste ?

Je le regardai avec surprise, trouvant étrange cette question sans détours de la part d’Ali, toujours si délicat, si plein de tact, si clairvoyant de cœur. Mais en le considérant avec plus d’attention, je vis son visage refléter tout le chagrin, toute l’angoisse du souvenir, et je compris aussitôt combien lui-aussi à cette minute même se sentait malheureux. Je lui en fis la remarque. Il poussa un profond soupir et sourit amèrement. J’aimais son sourire toujours affable, toujours cordial et qui découvrait en outre deux rangées de dents éblouissantes qu’aurait pu envier la plus belle file du monde.

        Dis-moi, Ali, tu penses à la fête qui se passe chez vous au Daghestan. Il fait donc bien beau là-bas ?

        Oh, oui ! répondit-il avec exaltation, tandis que ses yeux s’illuminaient. A quoi vois-tu que j’y pense ?

        La belle malice ! Comme si on n’était pas mieux là-bas qu’ici !

        Oh ! pourquoi dis-tu ça? …

        Maintenant quelles fleurs il doit y avoir chez vous, quel paradis !

        Oh ! tais-toi, tais-toi !...

Son agitation devenait extrême.

        Écoute, Ali, tu avais une sœur ?

        Oui, pourquoi ?

        Elle doit être belle si elle te ressemble !

        Ça ne se compare pas ! Elle est si belle qu’on ne trouverait pas sa pareille dans tout le Daghestan ! Ah, qu’elle est belle ! Jamais tu n’as vu de femme comme elle ! D’ailleurs ma mère aussi était belle.

        Et tu l’aimes, ta mère ?

        Ah, que me demandes-tu là ! Elle est bien sûr morte de chagrin à cause de moi ! J’étais son préféré, elle m’aimait plus que ma sœur, plus que mes frères… Je l’ai vue venir à moi en rêve, cette nuit, et elle pleurait.

Il se tut et ne redit pas un seul mot de toute la soirée.

Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts, trad. H. Mongault et L. Désormonts, Bibl. de la Pléiade (1950), p.971-972

 

 

vendredi 21 novembre 2025

L'arbre et le langage.

 J'escaladai un talus et m'allongeai sous un arbre. C'était un peuplier ou un aulne. Pourquoi n'en ai-je pas retenu l'espèce? Parce que, tandis que je contemplais sa frondaison et suivais son mouvement, d'un coup l'arbre s'empara du langage en moi, de sorte qu'encore une fois s'accomplit en ma présence le rite antique des noces de l'arbre et du langage. Les branches, et la cime avec elles, balançaient le pour et le contre, ou bien déclinaient avec hauteur; les rameaux ne cachaient pas leur inclination et leur extrême inaccessibilité; le feuillage, sous l'âpre caresse d'un courant d'air, se hérissait, frémissait de toutes ses feuilles ou faisait le gros dos; le tronc campait sur ses positions, et une feuille prenait ombrage d'une autre. Un vent léger jouait un air nuptial et aussitôt, en paroles imagées, dispersa aux quatre coins du monde les rejetons tôt jaillis de cette union.

Walter Benjamin, Brèves ombres, trad. Maurice de Gandillac, revue par Pierre Rusch, in Œuvres II p.350, Folio essais, 2000.