vendredi 19 avril 2019

Angoissant et merveilleux silence






« Oh ! bien sûr que non », a dit Antoine.
   Ce fut tout ; il s’était tu. Et, à ce moment-là, Séraphin s’étant tu également, on avait senti grandir autour de soi une chose tout à fait inhumaine et à la longue insupportable : le silence. Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d’hommes, où l’homme n’apparaît que temporairement : alors, pour peu qu’il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l’oreille, on entend seulement qu’on n’entend rien. C’était comme si aucune chose n’existait plus nulle part, de nous à l’autre bout du monde, de nous jusqu’au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide ; une cessation totale de l’être, comme si le monde n’était pas créé encore, ou ne l’était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l’angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur.
   Heureusement que le feu recommence à pétiller ou c’est une goutte d’eau qui tombe, ou c’est un peu de vent qui traîne sur le toit. Et le moindre petit bruit est comme un immense bruit. La goutte tombe en retentissant. La branche mordue par la flamme claque comme un coup de fusil ; le frottement du vent remplit à lui seul la capacité de l’espace. Toute espèce de petits bruits qui sont grands, et ils reviennent ; on redevient vivant soi-même parce qu’eux-mêmes sont vivants.
   Charles-Ferdinand Ramuz, Derborence (1936), Livre de Poche p.14-15




13 février 1859
[…] 

Et puis il y a le merveilleux silence d’une journée d’hiver. Les sources des sons, comme l’eau, sont gelées ; c’est à peine si l’on entend le tintement d’un ruisselet. Quand nous tendons l’oreille, nous percevons seulement le bruit d’un ressac interne, qui croît et enfle dans nos oreilles comme dans deux coquillages. C’est le dimanche de l’année, le silence audible, ou tout au plus entendons-nous la glace éructer et crépiter comme si elle luttait pour s’exprimer.  La connaissance éphémère d’un phénomène, quel qu’il soit, ne suffit pas pour en faire complètement le sujet de votre muse. Vous devez être familier avec lui au point de vous en souvenir et le rappeler longtemps après, alors que sa beauté élyséenne se trouve reléguée à l’horizon, seulement accessible à l’imagination.
   Henry D. Thoreau, Journal (sélection Michel Granger), trad. Brice Matthieussent, Le Mot et le Reste, 2018, p.645                                                                                                                                         

Liens :
¤  Charles-Ferdinand Ramuz (1978-1947) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Ferdinand_Ramuz
            ¤  Henry David Thoreau (1817-1862) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Articles_de_qualit%C3%A9




     
                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
 

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