Repas de deuil.
Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison
subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit
bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses
massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une
nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par
des candélabres où brûlaient des flammes vertes et, par des chandeliers où
flambaient des cierges.
Tandis qu’un orchestre dissimulé
jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses
nues, avec des mules et des bas en toile d’argent, semée de larmes.
On avait mangé dans des assiettes
bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives
mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de
Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des
coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons,
des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les
vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Peñas et des
Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et
des stout.
J.-K. Huysmans, A rebours (1884), Gallimard, Folio n°898,
p.94
Chapitre LXXI. Moreau, 4.
Pendant les six années où sa santé fut suffisante pour lui permettre de continuer à recevoir, Madame Moreau donna environ un dîner par mois. Le premier fut un repas jaune : gougères à la bourguignonne, quenelles de brochet hollandaise, salmis de caille au safran, salade de maïs, sorbets au citron et au goyave, accompagnés de xérès, de Château-Chalon, de Châteaux-Carbonneux et de punch glacé au Sauternes. Le dernier, en mille neuf cent soixante-dix, fut un repas noir, servi dans des assiettes d'ardoise polie; il comportait évidemment du caviar, mais aussi des calmars à la tarragonaise, une selle de marcassin Cumberland, une salade de truffes et une charlotte aux myrtilles; les boissons de cet ultime repas furent plus difficiles à choisir: le caviar fut servi avec de la vodka versée dans des gobelets de basalte et le calmar avec un vin résiné d'un rouge effectivement très sombre, mais pour la selle de marcassin le maître d'hôtel fit passer deux bouteilles de Château-Ducru-Beaucaillou 1955 transvasées pour la circonstance dans des decanters en cristal de Bohême ayant toute la noirceur requise.
[ . . . ]
Un des plus mémorables repas fut offert à un homme qui, par ailleurs, était venu plusieurs fois dans l'immeuble: Hermann Fugger [...] Ce soir-là, connaissant la passion rentrée de Fugger pour la cuisine, elle fit préparer un repas rose : aspic de jambon au Vertus*, koulibiak de saumon sauce aurore, canard sauvage aux pêches de vigne, champagne rosé, etc.
Georges Pérec, La vie mode d'emploi, Hachette, 1978, p.424-425
* L'aspic de jambon au Vertus est un plat de jambon froid pris dans une gelée translucide aromatisée avec un vin blanc sec d'une commune française située dans le département de la Marne, au cœur de la Champagne. Elle est renommée pour son vignoble de la Côte des Blancs (source Gemini).
- Photos personnelles; ph.1, Paris, 2025. ph.2, Le Havre, 2019